Le Port de la Mer de Glace (extrait)

 

Gérard ouvrit une bouteille de Châteauneuf-du-Pape 1976. Fernando déballa du saucisson d'âne, des rillettes du Mans et la quotidienne tome de Savoie. Le pain de campagne, conservé par le froid avait gardé tout son moelleux. Une petite vire, au bord même du vide, nous accueillit avec complaisance.

Depuis que nous avions quittés la face, le brouillard ne nous avait plus quittés.

– On va remonter ce truc ? Non, à partir d'ici on file à droite, pour rejoindre le passage clé de la face, avec le célèbre fissure Allain. On l'évitera d'ailleurs par la droite, pas la fissure Martinetti.

– Ça fait deux fois à droite, ça, objecta l'Amiral, m'étonnerait que Clint Eastwood soit passé pas là.

Je n'avais jamais eu, jusque-là, dans ma vie d'alpiniste, à gérer ce genre de paramètres pour le choix de l'itinéraire.

– A mon avis, continua Gérard, on ferait mieux de filer à gauche.

– Impossible. La voie, c'est à droite.

– Je suis sûr qu'il est passé à gauche.

– Mais à gauche, c'est impossible, je te dis !

Je perdais mon calme.

– Im-pos-sible ! Y'a jamais personne qui a été là-bas ! Personne !

C'était faux. Un itinéraire plus direct parcourait l'impressionnante muraille qui domine la niche à cet endroit. Cette voie, la voie des guides, était il est vrai très rarement reprise. Je préférais ne pas en parler à mes acolytes, ce qui aurait accrédité l'hypothèse de l'Amiral, nous envoyant au-devant de difficultés encore bien pires … Notre équipée était assez grave comme ça.

Gérard avait baissé le tête et reprenait des rillettes. J'étais bien décidé à ne pas céder.

La bouteille de Châteauneuf ayant rendu ses derniers aveux, il était temps de se remettre en route.

Nous franchîmes un petit muret qui nous posa de plain-pied dans la niche des Drus. Je traversai avec résolution sur la droite.

Tobby se mit à grogner.

– Y veut pas y aller, commenta simplement Fernando.

– Comment y veut pas y aller ? J'étais hors de moi.

– C'est quand même pas ce cabot qui va décider de l'endroit où l'on doit passer !

– N'empêche qui veut pas y aller.

– Mais vous vous rendez pas compte ?! A gauche, on va se retrouver dans cette muraille, là-bas, vous la voyez ? Vous voyez la gueule qu'elle a !?… Vous vous y voyez ?? En plus c'est bourré de glace !… A droite, c'est là que tous le monde passe ! Y'a des pitons, des relais solides, du rocher solide, la ligne est évidente ! C'est l'itinéraire normal !

Mes trois compagnons restaient silencieux.

J'avais très mal choisi le dernier mot de mon argumentaire.

Notre entreprise n'avait rien de normal.

Dominique Potard (Le Port de la Mer de Glace; Edition Guérin, Chamonix)