aventuriers

 

Dans une société où la sécurité est la valeur absolue (jusque dans les prisons où l'on connaît, ironie, la "haute sécurité"), l'aventure est interdite. Non pas qu'elle ne soit pas omniprésente, omnipuissante. Non pas qu'elle ne serve pas de multiples intérêts et traverse toutes les conversations. Disons qu'elle est "virtuelle". Virtuelle au sens où plus personne n'ose s'aventurer, réellement. Sachant ce que ce mot implique de ponts coupés, d'avenirs ignorés. Rien n'est moins possible aujourd'hui que cette aventure qui initie l'homme à la vie, et l'ouvrant au monde, l'ouvre à la vulnérabilité.

On veut bien s'exciter à jouer à l'aventure, mais on ne veut pas être un aventurier. D'ailleurs, "aventurier" est devenu un terme péjoratif, confortant qu'un tel être est un tissu de détresse.

Cette situation est un dû de la société marchande. Quand les choses (et les êtres !) ont un prix, il devient difficile d'être libre, de partir à l'aventure. Bien ou mal, cela existe. Et la sécurité obnubile tout et tous, jusqu'à totalement occuper la scène du théâtre de l'aventure virtuelle. Il faut parer à toute défaillance, il faut avoir la solution de tout problème, il faut être sûr de son matériel, de ses enseignements, de ses maîtres, de ses amis, de tout !

Regardez le casse-tête auquel sont confrontés les fabricants de matériel. A se demander comment ils peuvent encore vendre des cordes, des parapentes, des pitons, des piolets. Tous objets qui peuvent être accusés d'attenter à la vie.

Il fut un temps où, en montagne, on ne pouvait s'offrir le luxe de la chute. Pour quantité de raisons (l'élégance, l'éthique, la crainte) et surtout parce qu'il n'était pas question que le matériel fut un maillon vital de l'activité.

Aujourd'hui, le spit au baudrier, le héros est constamment dans les "mains" de son matériel, et quand il ne l'est pas, on le lui fait croire. La société le lui fait croire, les assurances le lui font croire, la justice le lui fait croire. Parce qu'il y a de l'intolérable dans l'idée que quelqu’un puisse être responsable, lui et lui seul, y compris de ses erreurs.

La sécurité, inévitable quand elle est marginale à l'aventure, devient épouvantable quand elle en est le moteur. Elle prive de sens, elle prive de tout. Elle prive de vivre. Ce n'est pas un appel au risque, un plaidoyer pour trompe-la-mort. Mais la nécessaire outrance de qui vient rappeler que la vie – dont on ne sort pas vivant – est une aventure dangereuse. D'aucuns seraient tentés de dire : d'autant plus belle qu'elle est dangereuse.

Un homme a dit un jour : "regarder le lys des champs, il ne se sème, ni se moissonne". Ca c'était l'apologie du risque total ; la beauté survient quand on a tout donné. Quand au reste le divin supplée.

Jean-Michel Asselin (Vertical - novembre 1994)