de l'ascèse

 

Le corps du grimpeur, le corps de l'alpiniste, le corps du sportif, se veulent différents de l'autre corps : le corps dont on n'a que faire, le corps du travail, de la télévision, de la voiture.

Ce corps à qui l'on ne demande guère que de taire les douleurs, les malaises, juste le corps du quotidien. Le corps du sportif est marqué du tatouage de la minceur. Il a sa propre teneur, son muscle, sa tension. C'est un corps délicat, reconstruit. La graisse l'horripile, le poids lui est un poids.

Qui peut accepter cette réelle mortification à coups de Volvic, de pain azyme, de sucres lents, de non-magret, de tractions, de flexions, de lest, pour le seul festin du 8a ou la grande scène des faces nord ? A qui, à quoi servirait cette dramatisation du corps si l'enjeu n'était pas d'abord de servir l'esprit ? L'ascète fait de son corps l'outil absolu de l'alchimie par laquelle le geste se transforme en divin. Sa quête, qui le mène à tout risquer dans sa chair (on n'est pas au royaume de Sulitzer ou de Slim fast), mérite-t-elle d'autres enjeux que la réussite de quatre mouvements au soleil de Provence, ou un planter de piolet dans un toboggan d'ombre ? A voir...

La réponse appartient à ceux qui ont tout donné, tout voué à leur passion. Et eux seuls savent si le sens de leur marche vers le haut est aussi le sens de l'enjeu d'être. On se pose parfois la question du sport et du sacré. On soupçonne ici et là (surtout en bivouac, sous l'orage) que le ciel appartient à ceux qui montent haut. Mais on sait pas expérience qu'il fait aussi chuter et descendre très bas - en soi - pour espérer une chance de salut.

Yo-yo du destin, l'alpiniste, le grimpeur ont cette chance - presque insolente - de travailler concrètement les symboles de la quête paradisiaque. Anges déchus, ils savent que la voie est dure (jamais assez dure !) et que mille solos n'achèveront jamais le goût du paradis.

Pourquoi grimpent-ils, encore et toujours, le vide sous leurs pieds ? Parce que leur nature a horreur du plein, du trop-plein de confort et du trop-plein de facile.

Jean-Michel Asselin (Vertical - juin 1994)